Un hommage à Philippe Samyn par Anne Norman
"Apprendre le décès de Philippe Samyn a été un choc. D’autant plus brutal que je l’ai vu la veille de sa mort, impatient, comme à son habitude, de partager ses dernières découvertes et d’en profiter au passage pour me sermonner sur mon manque de rigueur dans les références du livre que je suis en train de rédiger sur son travail. « Rigueur, ordre et méthode », disait-il.
La dernière image que j’en garde : lui, me raccompagnant à la sortie de ses bureaux, bien droit, un grand sourire aux lèvres, puis disparaissant, pressé sans doute de retourner à son travail, sa grande passion.
S’il devait commenter cet hommage, je l’entends me dire : « Les faits, Anne, rien que les faits, pas de fioritures ni de superlatifs ». D’accord Philippe ! Pourtant, il était un superlatif à lui seul. Chez Philippe Samyn, pas de demi-mesure. Il était entier, franc, parfois trop sans doute. Il ne mâchait pas ses mots. Il faut reconnaître qu’il avait souvent raison et qu’en matière d’architecture, il savait de quoi il parlait. Ingénieur et architecte de la tête aux pieds. Il l’était 24 heures sur 24, sept jours sur sept.
Il y a quelques années, j’ai eu le grand plaisir – et la délicate mission – de rédiger ses mémoires. L’occasion de découvrir un homme profondément sensible. Sensible à l’art, à la musique, mais aussi sensible aux autres. Avant d’être un bâtisseur, il était un artiste. Il en avait la sensibilité. Mais cette sensibilité, il l’objectivait par la raison et la rigueur.
Le bureau qu’il a créé est unique en son genre tant par l’architecture produite que par son fonctionnement. Il est un outil de haute précision au service des commanditaires qui le sollicitent.
Philippe Samyn était aussi un homme en quête de justesse. Pour cela, il travaillait sans a priori, chaque projet était l’occasion de repartir d’une page blanche. L’originalité des réponses n’était jamais l’objectif, seule l’efficience primait.
Il transcendait les frontières du savoir. Sa démarche était profondément holistique et ses connaissances en géométrie, mathématiques, morphologie… lui permettaient d’investiguer librement le territoire infini de l’architecture. C’était un explorateur au vrai sens du terme. Et comme tous les premiers de cordée, il lui arrivait d’être incompris, parfois solitaire. Il pouvait aussi douter de la pertinence de ses recherches, craindre qu’elles ne fassent sens.
Ces dernières années, parallèlement aux projets d’architecture, il se consacrait à la rédaction d’un véritable traité sur la construction*. Sans doute un testament philosophique, mais surtout un outil destiné à tous, librement consultable, afin de faire avancer nos pratiques en matière d’art de bâtir et d’urbanisme.
Philippe Samyn était un porteur de lumière, profondément humaniste. L’homme s’est éteint, mais sa pensée et son œuvre demeurent. La Belgique perd un grand homme, sans conteste.
Toutes mes pensées vont à sa compagne et associée, Åsa Salvensen-Decorte, également architecte et administratrice de Samyn et Associés, sans laquelle il n’aurait certainement pas pu accomplir tout ce qu’il a fait. Mes pensées aussi à ses enfants, petits-enfants et à tous ceux qui l’aimaient.
Adieu, Philippe, et surtout, merci !"
- Anne Norman
*Philippe Samyn, Qucocoma. Quoi et comment construire maintenant. Pourquoi ? https://rs217-ftp.fr3.quickconnect.to/sharing/vbnWWE48U
Anne Norman est historienne de l'art, auteure et critique d'architecture. Depuis plusieurs années, elle s'attelle, en dialogue étroit avec Phillippe Samyn, à l'écriture de la rétrospective de la production architecturale de Philippe Samyn and Partners. Un ouvrage qui sera édité aux éditions Racine.