Éthiques, esthétiques, cosmopolitiques : découvrez l'article d'Émeline Curien
À l'occasion de la parution de la revue A+319 – Reclaiming Beauty, l'article d'Émeline Curien, publié dans Inventaires #5, est partagé en exclusivité, en écho à la réflexion portée par ce nouveau numéro autour de la notion de beauté.
Éthiques, esthétiques, cosmopolitiques
Émeline Curien
Il se dépose, dans chacun des gestes architecturaux, même ceux qui pourraient sembler les plus anecdotiques, de multiples formes d’attention aux mondes des choses et des vivants. Une « analyse moléculaire » de ces « investissements de désir » qui construisent et transforment les édifices dit beaucoup des intentions qui animent celles et ceux qui fabriquent nos milieux de vie.
Micropolitiques de la prescription.
Quand il s’agit de choisir un carrelage
Dans la rénovation des dizaines de cuisines des anciens logements construits en 1961 pour des gendarmes mariés du projet Général Jacques (Karbon’ architecture et urbanisme/Label Architecture), des mêmes carreaux de teinte grise, une fin de stock ne trouvant pas preneur, complètent au sol les carrelages conservés, de teintes et de dimensions variables. Leur couleur, plutôt neutre, fonctionne avec tous ces existants, pris tels qu’ils sont, avec leur patine et leur histoire. L’enjeu de cette opération de maintenance est de faire accepter de ne pas correspondre, au moment de la réception des logements, à l’esthétique standardisée du neuf. Dans les sanitaires du boulodrome du parc Pierre Paulus (Ledroit Pierret Polet Architectes/Pigeon Ochej Paysage), de nouveaux carreaux de couleur vert clair de 10 × 10 cm jouent, quant à eux, avec le déjà-là d’un carrelage en grès cérame de teinte rosée et de format 60 × 60 cm. Les deux rythmes se conjuguent, se croisent et s’entrechoquent, les teintes réciproques s’harmonisent, des « accidents volontaires » mettent en scène cette rencontre entre les différentes strates de la vie intime de l’espace. Prime, dans cette recherche plastique discrète, l’exigence maintenue de créer, au sein de contraintes budgétaires serrées, des lieux de vie qui parlent aussi à nos sens. Une composition de carreaux orange, d’une frise aux décors orientaux et d’une ligne verte en pied et en tête, s’installe au bas des murs de Cassonade (habitant·es du quartier Duchesse à Molenbeek). Il ne s’agit « que » d’un motif peint sur des panneaux de MDF, héritage du décor de la série La Bonne Terre dans lequel s’était auparavant installé le restaurant solidaire. Au moment de déménager en 2024, il était devenu évident d’emporter cette scénographie, avec l’aide de l’association voisine Decoratelier, dans le nouveau lieu. La valeur de ces faux carrelages ne tient nullement à leur authenticité matérielle, mais bien à l’attachement que ces choses ont su développer avec les habitué·es du lieu et avec celles et ceux qui les soutiennent.
Reconnaissance sociale des existants, attention à la sensualité des lieux de vie, prise en considération des attachements – ces situations répondent à un contexte économique dégradé, à des vulnérabilités sociales importantes, et à la destruction du tissu du vivant, en prenant soin de certaines formes de relations au monde, formulant et reformulant des articulations spécifiques entre « éthique sociale » et « esthétique architectonique ».
Politiques du dessin.
Une écriture architecturale fabrique des matrices de sens et de sensibilité
Le dessin qui donne visage à un édifice – matières, textures, couleurs, assemblages, détails, etc. – interprète le réel, fabrique des matrices symboliques et sensibles, et institue, aussi, des rapports de force troubles et complexes entre différentes cultures et sensibilités. Les façades de la maison Jupiter (V+ architecture/Paul Mouchet [Central]/Sophie Dars [Accattone]), de l’immeuble VDB (Vers.A, 2021) ou encore de l’immeuble du quai Kurth (Olivier Fourneau Architectes) cherchent ainsi à construire des continuités et des permanences au sein du monde humain et de son tissu urbain. L’héritage néoclassique bourgeois du voisinage immédiat, le soin de ses modénatures de briques et de ses articulations tectoniques se déposent dans ces trois réalisations neuves. Mais, puisqu’il est, aussi, d’usage de s’affirmer contemporain, diverses modulations jouent de l’écriture traditionnelle, afin de l’actualiser au service de nouveaux usages.
Les interventions conçues par AgwA pour installer l’Insas (école de danse et de théâtre) dans un ancien garage des années 1930 restent lisibles ; le caractère hétérogène de l’existant, comme ses imperfections, est conservé. Patchwork de matériaux dans un mur laissé à nu ou fers apparents à la suite d’une trouée dans une dalle, l’intervention, dans un budget contraint, formule une esthétique de l’économie. Sous l’enveloppe d’une halle existante, les édicules dessinés par Vanden Eeckhoudt-Creyf architectes pour le centre de formation en pavage et horticulture Masui 186 travaillent, quant à eux, le langage industriel et brut des blocs de maçonnerie apparents. Mais, ici, un soin tout particulier est accordé au dessin de la ligne fine, de hauteur constante, qui suit la partie inférieure des toitures. La danse des profilés de tôle joue avec le rythme des façades des pavillons, un moyen d’introduire de la cohérence et de l’élégance dans un projet qui, pour le reste, adopte « la couleur des choses ».
Si AgwA renonce à la recherche d’harmonie pour faire confiance à la générosité spatiale et à sa capacité de répondre aux besoins des utilisateur·ices, dans le travail de Vanden Eeckhoudt-Creyf architectes, la dignité donnée à une mise en forme soignée de la matière cherche à se communiquer à la communauté des apprenant·es accueillie dans les lieux.
Dans la maison Dailly (Mamout architectes), l’approche opportuniste des architectes articule, avec le plus grand soin du détail et de la résolution technique, des éléments issus de la déconstruction d’un atelier (poutrelles métalliques, gîtes en bois, briques, etc.), des maçonneries de blocs de terre cuite laissés apparents, arcs et linteaux en béton, ou encore des éléments de réemploi extérieurs au lieu (plinthes de marbre, etc.). Dans le projet Les Combles de Laeken, L’équipe prend soin de conserver la charpente existante des combles, un bricolage surprenant fabriqué à partir de diverses pièces de réemploi. Le projet fait confiance à cet assemblage hétéroclite dont il conserve autant la matière que l’esprit pour créer un logement. L’esthétique joyeuse de la complexité et de la contradiction, à l’image de celle décrite par Denise Scott Brown et Robert Venturi, traverse le projet coconstruit avec le couple y habitant. Le processus de conception et de fabrication tire son énergie de la pluralisation des agentivités ; matériaux existants, éléments réemployés, mais, surtout, large implication de la maîtrise d’ouvrage dans le dessin et l’autoconstruction.
Dans la maison Dailly, l’architecte, qui construit pour lui-même, a toute liberté pour composer les contrastes entre éléments bruts et détails très raffinés, et s’offrir ainsi le maximum d’effets plastiques. L’attitude de L’équipe, qui refuse la « pureté illusoire fondée sur le lissage de la pluralité », interroge, pour sa part, le statut de l’auteur·ice de projet et accepte que les décisions puissent lui échapper.
Ce montage de sept réalisations exprime autant d’attitudes différenciées face au monde – des humains, des choses. Patrimoine urbain, matérialité des existants, stocks de réemploi, désirs des habitant·es, dessin des architectes prennent tour à tour la main pour exprimer, dans les formes construites ou réparées de l’architecture, ce qu’ils et elles sont et ce qu’ils et elles désirent vivre.
Instituer l’espace du commun.
Il ne s’agit pas que de stratégies spatiales et de structures porteuses
L’esthétique ne se joue pas que dans l’écriture architecturale, elle s’inscrit aussi dans les parcours, les lumières, les relations instituées par le projet. Intervenir sur l’existant, l’ouvrir ou le redécouper, c’est aussi faire avec lui, l’aider à trouver un chemin qui lui permette de refaire société avec les nouvelles communautés qui vont l’habiter. De même, dans le neuf, le dessin d’une structure porteuse fabrique des relations, ouvre – ou ferme – des degrés de liberté, d’appropriation, d’adaptabilité ; il traduit en fait dans la matière une attention politique vis-à-vis des futur·es habitant·es des lieux. Ainsi, démanteler, de manière sélective, les gestes sédimentés au cours du temps dans le Musée royal d’art et d’histoire permet à Elmēs, dans son projet Garden Palace, de remettre au jour un jardin japonais dérobé aux regards et pourtant au cœur de la construction. Panneaux fermant les ouvertures, faux plafond et support scénographique sont supprimés ou réarrangés. Ces gestes de soustraction visent d’abord à rendre à l’existant ses qualités intrinsèques. Dans la nouvelle boulangerie Aube (Bauclub), l’installation de portes sectionnelles permet d’hybrider la logique spatiale d’un ancien garage, une construction qui participe de la mémoire d’un quartier, avec celle des comptoirs de marché couvert. Ce dispositif technique permet l’ouverture du comptoir sur l’espace public et prolonge l’histoire de ce lieu productif ordinaire.
L’ossature en panneaux de CLT laissés apparents organise, quant à elle, la série de transformations et réalisations d’écoles – Jette, Gosselies, Schaerbeek, Herseaux – faite par a practice. Cette structure participe d’une logique combinatoire pragmatique, héritage d’une recherche-développement d’abord initiée pour remplacer les préfabriqués qui abritent les salles de classe de nombreuses écoles. Cette boîte à outils architecturaux est mise à l’épreuve de chaque situation ; dans cette composition de salles répondant aux normes en vigueur, des formes de générosité se glissent dans des patios et dans les interstices entre les spécificités de l’existant et la rigueur des principes compositionnels. Au contraire, la trame structurelle de l’école Le Trèfle à Templeuve (Central/AHA/nord architectes/V+ architecture) laisse librement place à des ateliers aux spatialités originales et généreuses, qui émergent de la ligne d’horizon dessinée par la toiture. L’ossature porteuse se décline suivant les situations ; poteau rouge en croix marquant le hall, colonnes rondes en retrait des façades ou dans les espaces de pause, poteaux de section rectangulaire changeant de direction en fonction de leur voisinage. L’esthétique de l’écosystème structurel complexe, en tension entre rationalité et surprises, participe de la vitalité de cet outil pédagogique architectural s’adressant à une population fragilisée.
Une trame rigoureuse, des éléments structurels issus essentiellement du réemploi et des assemblages démontables fabriquent le pavillon Westpark (Skope/collectif dallas). La large toiture sous laquelle se glisse une boîte chauffée est destinée à accueillir les riverain·es afin qu’ils et elles puissent notamment exprimer leurs désirs pour le futur parc. Pari est fait que cette esthétique du bricolage, ainsi que le caractère ouvert, transformable et démontable du pavillon, participent à ce que les habitant·es s’autorisent à s’approprier le lieu. Assemblage facilement réagençable à l’infini, cette architecture proliférante de racks, réalisée avec Decoratelier, devant le restaurant solidaire Cassonade, fabrique une double façade où se glissent escaliers, assises, balcons, passages, rangements, des formes qui peuvent croître au gré des besoins multiples et contradictoires. Donner une possibilité de créer un milieu de vie, indépendamment des structures administratives et de contrôle, offre à chacun·e du pouvoir. Dans ces deux dernières situations, la forme donnée à la structure architecturale cherche à communiquer aux habitant·es le désir de transformer leurs existences collectivement.
En concevant ou en réaffectant des lieux ordinaires, ces fabrications de l’espace tentent de ne pas renforcer les exclusions et les sentiments d’abandon, spatiaux comme sociaux. Elles instituent de nouveaux espaces du commun et sont esthétiques et politiques, au sens de Jacques Rancière ; « La politique, en effet, ce n’est pas l’exercice du pouvoir et la lutte pour le pouvoir. C’est la configuration d’un espace spécifique, le découpage d’une sphère particulière d’expérience, d’objets posés comme communs et relevant d’une décision commune, de sujets reconnus capables de désigner ces objets et d’argumenter à leur sujet ».
Cosmotechnologies.
Choisir une ressource matérielle participe à construire des mondes… ou à les détruire
« Le choix d’un matériau relève autant de l’éthique que de l’esthétique. Éthique ; le rapport à la ressource, aux lieux et techniques de son extraction, aux externalités négatives de son exploitation sur les milieux, aux personnes mobilisées pour la mettre en œuvre. Esthétique ; le résultat de sa mise en œuvre, texture, couleurs, confort. Éthique autant qu’esthétique ; la reconnaissance sociale de la matière qui se transmet à celles et ceux qui vivent le lieu. Le choix d’un matériau et de sa mise en œuvre participe ainsi d’une cosmotechnologie, d’un certain arrangement, un pliage ou une tresse composée de l’humanité, du vivant et du non-vivant, de la temporalité, de la technique, des savoirs et de l’information, d’énergie, du matériel et du spirituel, etc. ». Rotor DC, société coopérative de revente de produits de construction de seconde main et de surplus de chantiers ou de production, est mobilisée dans nombre des réalisations présentées ici. Elle exploite essentiellement une nouvelle « mine », celle de la déconstruction, afin de rendre disponibles sous forme de catalogue – un catalogue évolutif avec lequel les acteur·ices doivent se synchroniser – les éléments démontés. Pour que ceux-ci ne redeviennent pas des produits comme les autres, il reste à les réemployer avec un « art de l’attention, de la patience, du dialogue avec la matière qui permet de redéfinir dans et par le faire un écosystème de relation[s] qui nous unit aux choses, aux autres et au monde ». C’est ainsi qu’à partir de matériaux collectés en fin de chaîne chez Rotor DC – ces éléments « indignes » qui ne parviennent pas à être réinjectés sur le marché du réemploi – que l’artiste Quentin Lemarchand a réalisé son atelier provisoire La dent de scie, une œuvre d’art autant qu’un espace habitable. Son travail vise à sublimer ces rebuts ; les plaques de marbre, au travers desquelles passe la lumière, retrouvent, par exemple, dans ce nouvel agencement leur valeur intrinsèque. Dans le projet Grow, projet d’installation des bureaux d’Ici architectes en cœur d’îlot, les architectes se positionnent dans une recherche d’alternatives au béton en explorant des matérialités dites durables (chanvre, argile, liège), du réemploi (tuiles et pierres), des coproduits (coquillages mis de côté dans la fabrication du verre) ainsi que des techniques ancestrales (dalles de chaux). Ces matériaux sont pour l’essentiel laissés apparents et choisis aussi pour leur contribution à la fabrication d’ambiances – acoustiques, thermiques ou hygrothermiques.
In Vivo (porté par Bento et Vinciane Despret), pensé pour la 18e Biennale d’architecture de Venise, participe aussi de cette recherche d’extension des ressources matérielles ; des champignons, élevés pour l’occasion sur le territoire bruxellois, sont mobilisés pour construire des panneaux. Vinciane Despret, Christine Aventin et Juliette Salme se saisissent de l’occasion pour imaginer, dans l’ouvrage Demeurer en mycélium, une transformation en profondeur de nos relations au vivant ; ces champignons pourraient échanger avec nous – signes, messages, pensées, émotions. L’écrit de science-fiction invite les architectes à rompre avec l’idée « d’un monde à disposition dont les vivants autres qu’humains formaient tantôt un vague paysage, tantôt un encombrement inutile ou gênant, tantôt des ressources à extraire et à consommer – le monde, exploitable à merci, de la matière ». Ce livre ouvre à un questionnement cosmopolitique, à une « politique de l’être en relation », dont l’enjeu est l’élargissement du domaine de la communauté au-delà de la sphère humaine, reconnaissant « l’agentivité des êtres non humains, qu’ils soient vivants ou non ».
Dans ces pratiques en Fédération Wallonie-Bruxelles se déclinent une pluralité d’attitudes vis-à-vis de la responsabilité sociale, environnementale, culturelle, ou encore cosmique de la conception, une multitude de manières de rendre présentes ou non, à nos côtés, des histoires, des vies, des choses, de nombreuses façons de les inscrire dans la matérialité de nos milieux de vie. Des éthiques, des esthétiques, nouées dans un écosystème culturel souvent pauvre de moyens économiques, mais riche de relations, où maîtrises d’ouvrage, édifices existants, associations, coopératives, lumières, collectifs d’habitant·es, produits de réemploi, maîtrises d’œuvre, matières, artistes tentent de collaborer et de s’entraider, pour fabriquer des mondes architecturaux, politiques et sensibles, dans lesquels puissent se tisser des existences « dignes d’être vécues ».
À propos d'Inventaires
Initiée en 2010, la collection Architectures Wallonie-Bruxelles Inventaires dresse tous les trois ans un portrait des architectures contemporaines en Wallonie et à Bruxelles. Le cinquième volume, Quand l'architecture s'engage (2023-2026), explore comment les métiers et la culture architecturale se mobilisent face aux enjeux sociétaux et environnementaux d'aujourd'hui.